Ruelle sur Touvre
ruelle sur touvre

 

Historique et aspect technique

La forge à canons de Ruelle sur Touvre fut créée à partir de 1751 par René, Marc, Marquis de Montalembert (1714 / 1800) après qu’il eût fait l’acquisition de deux moulins se faisant face sur les rives de la Touvre en 1750. Le plus important des deux avait servi à la fabrication du papier, l’autre, plus modeste, était un simple moulin à blé et leur site comportait un terrain de sept hectares suffisant pour l’implantation de la Forge qu’il se devait de construire afin d’honorer une importante commande de 800 canons destinés à la Marine Royale.

Le site qu’il choisit répond d’ailleurs parfaitement aux critères analysés :

  • disposer d’une force motrice hydraulique suffisante (les eaux de la Touvre conviennent),
  • être à proximité d’une zone minière (les mines du Périgord se trouvent à 26 kilomètres),
  • être à proximité d’une forêt (la Braconne qui est à 10 kilomètres fournira le charbon),
  • être le plus près possible de Rochefort, port destinataire des canons (la navigation fluviale sur la Charente à partir du Port-L’Houmeau met Rochefort à la porte de Ruelle sur Touvre).

Montalembert était doté d’une très forte personnalité ce dont témoigne le quatrain écrit au bas d’une des gravures de son portrait qui en rappelle les trois grands traits :

« Doué d’un BEAU Génie, et chéri de Bellone, au grand Art défensif il consacra son temps ; Profond dans ses Ecrits, n’empruntant de Personne, Il laissa loin de lui, les Cohorn, les Vauban. ».

En effet, il fut un brillant militaire. Promu maréchal de camp en 1761, Montalembert fut chargé du commandement de l’île d’Oléron, point de défense éminemment stratégique de l’important port militaire de Rochefort.

Fort de son expérience, Montalembert se passionna pour l’architecture militaire et plus particulièrement pour l’étude des fortifications. A ce sujet, il rédigea de nombreux ouvrages prônant le tracé polygonal de ces dernières et il établit plusieurs plans en relief de diverses places fortes. Il construisit également la forteresse de l’île d’Aix pour garantir Rochefort des attaques anglaises.

Enfin, Montalembert fut homme de génie. Il le montra lors de la création de la Forge de Ruelle sur Touvre en construisant des hauts fourneaux de forte capacité, en imaginant des bancs de forage des canons et, après avoir perfectionné différents fusils et présenté un nouvel affût d’artillerie, en consécration suprême dans ce domaine, il fut proposé pour se présenter à l’Institut National des Sciences et des Arts dans le cadre de la succession de Lazare Carnot en 1797. Hélas ! Il eut un sérieux concurrent en la personne de Napoléon Bonaparte qui obtint les faveurs du vote.

Au début de 1751, Montalembert entreprit les constructions à Ruelle sur Touvre consistant en deux hauts fourneaux accolés avec deux soufflets chacun et une fosse de coulée, une moulerie en bordure de la grande route et une digue pour la distribution des eaux de la Touvre.

En revanche, il conserva les anciens bâtiments du moulin à papier où il implanta une machine à forer les canons de son imagination et installa divers services accessoires. Le fondage inaugural de la Forge de Ruelle eut lieu en octobre 1754, mais la même année affluèrent les griefs du ministre Rouillé. Il reprochait à Montalembert la négligence de ses engagements (113 canons recettés le 1er janvier 1753 sur les 800 promis), le mauvais emploi des avances faites et les fonds furent par la suite versés à Rochefort, les nombreux rebuts (40 canons) qui lui firent désigner Maritz comme Inspecteur. Pire, l’année suivante, le nouveau ministre Machault prononça l’éviction de Montalembert de sa forge qu’il mit officiellement en régie sous les ordres de Maritz. Ce dernier œuvra cinq années durant, jusqu’en 1760, accomplissant son plan de redressement de façon très satisfaisante avec la livraison de 2388 canons du 36 au ½ après avoir complété l’équipement dès 1754.

La Forge de Ruelle sur Touvre prit ainsi un aspect artisanal d’importance que l’on connut durant un demi-siècle, le haut-fourneau en étant la pièce maîtresse. En effet, les deux hauts-fourneaux produisaient la fonte de fer dite de première fusion qui était alors coulée dans des moules en terre pour obtenir les canons du moment qui se chargeaient par la bouche ; leur âme, venue initialement de fonderie, fut par la suite obtenue par forage, le noyau des moules étant supprimé. En 1794, les moules en terre, très difficiles à confectionner et très onéreux, furent remplacés par des moules en sable, obtenus à l’aide de modèles réutilisables. Restée inactive durant deux ans, la forge fut alors confiée à des Entrepreneurs.

Montalembert fut réhabilité en 1772 avec octroi d’une indemnité de 800 000 livres alors qu’il en espérait 3 millions, mais en 1774, il préféra vendre ses forges (Ruelle et Forgeneuve) au comte d’Artois qui les remit à son frère, Louis XVI. C’est ainsi qu’en 1776, Ruelle devint « Manufacture Royale » avant qu’une ordonnance de 1782 ne l’affectât au service de la Marine Royale en prenant le nom de « FONDERIE DE RUELLE », désignation conservée jusqu’en 1964.

Dès lors que l’exploitation de la Forge fut confiée à un entrepreneur, la Marine délégua un inspecteur à Ruelle pour représenter l’Etat et suivre les fabrications. L’un d’eux, Monsieur d’Aubigny, en service à Ruelle de 1787 à 1792, fut à l’origine de modifications. La Fonderie prit alors un aspect industriel limité toutefois par la puissance hydraulique de la Touvre. Le plan directeur que d’Aubigny élabora pour les futurs ateliers fut intégralement suivi. Il prévoyait quatre ateliers en rectangle autour d’une grande cour d’usine, le cours de la Touvre étant profondément modifié pour les alimenter sans nuire au fonctionnement des anciens ateliers appelés à disparaître.

Furent donc construits :

A partir de 1787 : un atelier de métallurgie abritant deux nouveaux hauts fourneaux avec fosse de coulée, quatre fours à réverbère avec fosse de coulée également et une moulerie avec étuve de séchage des moules,

  • En 1822 : la forerie I avec neuf bancs de forage actionnés, par trois, par le même moulin,
  • En 1823 : la forerie II symétrique de la précédente par rapport à l’axe de la cour,
  • En 1832 : l’atelier des fours fer abritant six fours à réverbère puis dix implantés en demi-cercle afin d’être desservis par la même grue placée au centre ; l’équipement fut complété par deux étuves de séchage des moules dimensionnées en rapport avec la capacité totale des fours qui atteignait 40 tonnes.

Tel fut, durant trois-quart de siècle, le patrimoine archéologique industriel de la Fonderie de Ruelle où le four à réverbère, pièce maîtresse de l’époque, devint le complément indispensable du haut fourneau. En effet, il permit l’affinage de la fonte de première fusion et le produit obtenu, dit fonte de deuxième fusion.

D’après “Ruelle : Patrimoine de l’Angoumois” Via Patrimoine